Spritz au champagne, Libération lascivement déposé sur une table basse au style épuré, meubles de bois foncé sur un parquet clair, cendriers vintage dans tous les coins : aucun doute possible, j’étais bien dans l’appartement de Fred Valet samedi soir pour une soirée de quadretenaires (des gens entre 40 et 30 ans).

Il y avait des artistes (genre des auteurs et des musiciens. A ce propos, ne mettez jamais plus de deux écrivains dans une même pièce. Au mieux ils vont se détester, au pire ils vont écrire un livre. Et il n’y a rien de plus insupportable que des auteurs qui écrivent.) Donc il y avait des artistes, des jeunes parents rangés qui “partagent un burger pour deux” et qui “rentrent maintenant, parce qu’on à pris la voiture – avec le petit c’est plus pratique – et demain il y a balade le matin et musée l’après-midi, mais promis, on n’est pas chiants.” Il y avait aussi beaucoup de vin rouge et même Jorge Guerreiro.

Jorge Guerreiro qui est – pour moi – un OBNI (objet bloguant non identifié) de l’internet suisse. Jorge Guerreiro dont j’aimerais bien savoir s’il a un métier, ou si son quotidien consiste simplement à essayer des voitures, aller dans des hôtels pour voir des montres et en faire des articles. Jorge Guerreiro que j’étais heureux de voir en vrai, parce qu’à force de ne l’apercevoir qu’en costard sur Instagram ou Facebook, je commençais à me demander s’il existait vraiment, ou s’il avait été créé par le lobby du Lifestyle. Et bien, ce Jorge Guerreiro était présent de manière très concrète ce soir-là : en chair, en os et en t-shirt (!!!).

Dès le départ, il était donc évident que tout ceci allait finir sur mon blog.

Concrètement, j’ai passé les premières minutes à chercher Emmanuelle, qui était sur le balcon, en apparence tout à fait à l’aise mais mentalement en PLS et attendant que ça passe. “Ça” pour tous ces inconnus, les futilités d’usage à débiter et l’absence de tisane et de lit bien chaud. Je le sais puisqu’à 23h, elle m’a dit : “Je rentre chez moi, je vais boire une tisane.” 

Avant cela, nous avons tout de même profité d’être deux dans cette jungle bobo pour échanger nos impressions respectives par SMS (comprendre médire de tout le monde) avec la délicatesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine ou la discrétion de Philippe Leuba et son verre de blanc dans une séance pour abstinents. La preuve :

Une fois seul dans ce marécage socialo-écolo-bisounours, je me suis fait mon premier nouvel ami de la soirée. Un enfant de 4 ans et demi, très sympa, qui a certainement senti que j’étais le plus jeune des grands et que je pouvais lui apprendre des trucs rigolos. Quand on a une mère linguiste, qui était aussi présente, on ne doit pas se marrer tous les jours (perso, j’imagine ça comme ça : ”va ranger ta syntaxe, sinon pas de dessert ce soir !”) Bon, je n’ai pas eu le temps de lui apprendre grand chose. Il m’a vite abandonné pour aller jouer avec une fille de son âge, dans la pièce où étaient stockés les bébés et enfants.

Je me suis donc dirigé vers le balcon du salon, où je suis tombé sur une auteure de théâtre/scénariste pour la RTS. En homme curieux et poli, je lui ai demandé le nom de la dernière pièce qu’elle avait écrite, parce que je savais pas qui elle était : “ Donc tu ne vas pas beaucoup au théâtre..” avant d’ajouter :

“Comme scénariste, je ne suis pas connue, mais si tu dis mon nom, dans le milieu du théâtre à Lausanne, c’est pas trop mal.“ Une femme incroyable, le 26 août 2017

Donc j’étais sur ce balcon du salon, et hésitais entre me jeter par dessus la barrière, ou y précipiter celle dont on doit prononcer le nom dans les théâtres lausannois, en hurlant : “Je confierai la mise en scène de ton enterrement à Gianni Schneider et ça va te coûter une blinde, connasse.”

Heureusement, quelqu’un est arrivé, ce qui nous a sauvé d’une mort certaine et de funérailles hors de prix, puisque je me suis contenté de jeter mon mégot en bas. Ce quelqu’un, c’est un autre artiste, musicien-producteur. Le mec que je connaissais de vue et de nom, mais que je n’avais jamais croisé.

Je me suis donc rué sur sa présence pour lui demander comment se passait son activité de musicien, espérant que sa réponse me redonnerait foi en l’humanité, les artistes et les balcons. Grave erreur… Après quelques secondes de discussion, il passe la main dans ses cheveux et me dit :

“Avec la musique, je dégage un petit mi-temps sur l’année. Surtout que, musicalement, je n’ai pas un style facile.” Un homme prodigieux, le 26 août 2017

Alors attention, j’ai rien contre les faux modestes et les vrais égocentriques, mais j’ai un peu plus de peine avec les attitude de GROS CONS.

Je me suis donc précipité sur une bouteille de rouge et vers le balcon de la cuisine. En passant dans le salon, j’ai entendu : “Si tu vas sur la chaîne YouTube de BeCurious TV…”

Je me suis mis à courir.

En chemin vers l’autre bout de l’appartement, j’ai croisé des jeunes parents, devant la chambre où étaient stockés les bébés et enfants, regardant à travers le pas de la porte avec le même air niais que moi quand je lis Nicolas Rey. Ils semblaient très fiers et émus d’avoir réussi à faire Noah ou Mia rien qu’avec leurs parties génitales, alors qu’il aurait suffit d’un trépied, d’une caméra, d’une cheminée et d’une peau d’ours pour réaliser un truc vraiment cool.

J’ai sprinté.

J’ai finalement atteint le balcon de la cuisine, tombant au milieu d’une conversation sur le chien de Fred Valet, qui aurait échappé au nazisme en 1940 et qui serait apatride. J’étais sûr qu’on allait embrayer sur le LSD, mais non. C’était sérieux.

J’étais donc coincé entre des gens qui ont la prétention d’être modestes et un chien qui aurait plus de 70 ans mais pas de passeport. Il ne me restait qu’à finir une bouteille de rouge le plus rapidement possible et rentrer chez moi.

C’est là qu’un des invités a choisi le bon moment pour déclencher le climax dramatique de cette soirée, s’enfermant à clef dans les toilettes pour confondre le lavabo avec un oreiller. Pour réaliser ce retour en adolescence, la recette est encore plus simple que celle du Spritz : mélangez beaucoup de Vodka avec rien à manger et le tour est joué.

Nous étions donc tous derrière cette porte, à nous demander ce qu’il fallait faire. Chacun a apporté sa contribution :

Le musicien essayait de glisser ses doigts entre la porte le cadre pour la soulever et la sortir de ses gonds.

Jorge Guerreiro tapait sur la porte pour que le comateux ne comate pas complètement en lui demandant d’ouvrir. C’est à ce moment que j’ai remarqué que Jorge Guerreiro avait l’accent neuchâtelois et que c’était un peu bizarre que le mètre-étalon de la hype et du Lifestyle ait un accent pas si stylé que ça. Cela dit, même si je ne connais toujours pas le métier de Jorge Guerreiro, je sais au moins qu’il n’est pas serrurier.

La linguiste disait que le comateux n’avait rien mangé et que ce n’était pas prudent de le laisser dormir là.

Son fils (mon pote de 4 ans et demi) proposait qu’on casse la porte avec une grenade.

Je faisais des blagues nulles à haute voix en me disant que je ne pouvais pas être plus inutile que les autres.

Un ami de Fred Valet, qui ressemble beaucoup à Didier Burkhalter (je dois avoir un lien spécial avec les conseilles fédéraux, après 22h et quelques verres), a proposé qu’on trouve des outils pour démonter la serrure ou que l’on appelle la police.

S’en sont suivies quelques minutes de flottement, où tout le monde s’est accordé pour dire que Fred Valet aurait dû avoir au moins un tournevis. Et que même si les outils ne semblent pas essentiels à l’éducation d’une fille, quand on a un gamin, on a des outils. J’ai pensé que les jeunes parents (qui étaient partis) avaient des outils chez eux, entre le quinoa et un livre sur l’éducation non genrée.

La police est arrivée rapidement, puisqu’elle était sur le balcon de la cuisine, en train de fumer une clope et de parler nazisme et petits chiens. Oui, Fred Valet a une amie policière. Cette dernière a été très efficace, nous expliquant que si on appelait la police qui travaille, ses homologues casseraient la porte, chose que l’on pouvait faire nous même. Pour éviter d’en arriver à cette extrémité, elle a trouvé une visseuse, dévissé la plaquette de la serrure et a commencé à faire tourner la clef depuis l’extérieur de la salle de bain.

Cette inventivité pour rentrer dans un endroit fermé ne m’a pas rassuré : Les policiers seraient-ils des braqueurs qui auraient réussi à trouver un emploi fixe ?

Au moins, nous progressions dans la quête du comateux, qui demandait qu’on lui “foute la paix quelques minutes, bordel !”

Le fils de la linguiste a trouvé vachement injuste que le comateux n’ouvre pas la porte, qu’on lui avait menti en disant qu’il dormait et qu’en fait il ne dormait pas puisqu’il répondait et que franchement, un tour de clef c’est pas grand chose. J’étais d’accord avec lui, surtout si ce petit geste nous évitait de dégoupiller une grenade au milieu d’adultes si responsables qu’ils n’ont pas d’outils chez eux.

Je suis allé me servir un café et je suis retourné vers le chien nazi. Quelques minutes plus tard, le comateux a ouvert la porte et tout s’est arrangé :

Je suis tombé amoureux du petit chien, je me suis réconcilié avec celle dont on doit prononcer le nom dans les théâtres lausannois (non sans lui dire qu’elle était très prétentieuse), j’ai fini par trouver le musicien assez sympa, j’ai découvert que Burkhalter était un informaticien russe, j’ai fait promettre à la linguiste d’écrire un post sur ce blog et j’ai arrêté de dire à Fred Valet : “Mec, comment tu peux être pote avec ces gens ?”

Car quand on a un blog, on n’a pas besoin d’un médiateur en rapports sociaux. Il suffit d’une fausse capacité à sociabiliser et d’envoyer des scuds le lundi, bien caché derrière son écran.