Je devais prendre un premier train pour en prendre un deuxième pour aller dans le sud de la France, là d’où je viens, ça devait mettre quatre heures trente mais évidemment avec la SNCF ça ne met jamais quatre heures trente, ça a mis environ trente-quatre heures, trente-quatre heures sans clim.

Le train s’est arrêté à une gare non prévue — et c’est seulement par ce détail qu’on se rend compte que la vie et ses péripéties ne tiennent qu’à un fil, un arrêt ordonné à la va-vite —, j’ai mis mes écouteurs parce que je n’avais envie de parler à personne, j’ai étalé mes sacs sur le siège à côté, une dame habillée tout en blanc s’est plantée devant moi et m’a demandé si je pouvais déplacer mes sacs pour qu’elle s’assoit sur le siège à côté, j’ai déplacé mes sacs du siège à côté jusqu’à sous mes jambes, elle s’est assise. En soufflant parce qu’il faisait très chaud. D’ailleurs le lendemain à l’arrêt de bus du Pas du Loup, ligne 6 à Montpellier, une autre dame me dirait qu’une chaleur pareille  c’est pas normal, qu’on a jamais vu ça même ici, que c’est à cause du réchauffement climatique, mais je me souviens que ça a toujours été comme ça en été à Montpellier, que de 8h30 à 22h il faisait si chaud qu’on pouvait à peine respirer, à peine avoir les cheveux lâchés, à peine regarder la télé en faisant la sieste parce que même la télé dégageait de la chaleur, je me souviens que quand on regardait la météo et qu’ils prévoyaient moins de 35 degrés pour le lendemain on criait tous, on se lamentait, ce n’était plus l’été, alors bon bref, les vieux racontent n’importe quoi, je me suis dit le lendemain, et donc la dame du train s’est assise à côté de moi en soufflant et en me jetant des petits regards. Comme je n’avais pas du tout envie de parler, encore moins avec elle, je fixais mon écran d’ordinateur ou mon téléphone comme une sacrée connasse, pendant qu’elle soufflait et qu’elle me jetait des petits regards et elle devait se dire ce que les gens sont vraiment devenus fous, qu’on est tous accro aux écrans, qu’on perd le lien social, que les gens ne se parlent plus, qu’on est repliés sur nos appareils, ce qui est vrai et des fois tant mieux. Je la sentais, qui se disait ça, ça m’énervait. La lutte mentale s’était installée. Au bout de dix minutes, j’ai abdiqué. J’ai enlevé mes écouteurs, vaguement tourné la tête vers elle, elle a a sauté sur l’occasion, la discussion a commencé.

Elle m’a dit qu’elle revenait d’une retraite dans la montagne vers Grenoble, une retraite spirituelle mais pas vraiment, un truc avec des randonnées dans la nature, des pique-niques et la statue d’une meuf genre Bernadette Soubirou qui avait entendu des voix mais pas vu la Vierge ou un truc du style. Elle avait pourtant l’air jeune, je veux dire, pas davantage que 40 ans, et c’est là que j’ai compris que c’était encore une catho, ce qui m’a paniquée vu mon passif mouvementé avec les religieux en tous genres, et je me suis demandée pourquoi sur les 70 millions de Français et les centaines de milliers de touristes il fallait que ce soit encore une catho qui vienne s’asseoir à côté de moi. J’ai tout vu d’un coup, tout ce qui m’avait échappé et n’aurait pas dû, le chapelet en plastique autour du cou, la médaille de la Vierge, la gourmette, l’air illuminé et les lèvres avec un peu de truc blanc dégueu aux commissures — un grand classique des cathos. Et puis bon vu que j’avais enlevé mes écouteurs, je pouvais pas les remettre, ça aurait fait con, ou très impoli, je me suis dit vas-y t’es de gauche, parle avec elle. On peut dire, en toute objectivité, que la catholique avait l’art de la conversation. Elle ne laissait aucune réponse à plat, elle rebondissait à chaque occasion, elle formulait question sur question, elle avait l’air de s’intéresser à moi, c’était tout bonnement ahurissant. Pour moi qui suis journaliste (mais c’est aussi le cas des serveurs et des comptables), un métier où on pose des questions aux autres et où ils ne vous rendent jamais la pareille, ce qui est tout à fait mesquin, c’était une situation inédite. J’avais oublié que le catho, même en vacances dans un train sans clim après une retraite genre spirituelle dans la nature, cherche à ramener la brebis égarée dans le droit chemin par le biais controversé du prosélytisme. Alors je répondais à ses questions, et tout, de manière très honnête, voire très gaie. Oui ben alors moi je suis journaliste. Ah vous savez les prix de l’immobilier en Suisse c’est une catastrophe. Non alors journaliste indépendante c’est très précaire. Plutôt société et culture, mais je fais aussi un peu de politique. Oui la politique j’aime bien. Non toutes les personnalités politiques, évidemment celles que j’aime pas je suis moins sympa oui. Non en général on évite de mentir, vous savez, on n’est pas en dictature, la presse n’est plus tellement contrôlée par l’Etat, hein. Oh oui plutôt à gauche oui. Non pas tous les journalistes non. Oui le droit au logement oui.

Et puis la phrase fatidique fut prononcée.

Elle a ouvert la bouche.

J’étais à côté.

Elle a refermé la bouche, hésité un moment.

J’ai senti le truc venir, gros comme un camion, comme une maison, comme un HLM.

Elle a bégayé un peu, elle a pris une voix douce.

Alors sur qui elle va taper, en premier ?

«Mais justement, vous trouvez pas que le droit au logement c’est plus important que toutes les mesures mises en place sous Hollande ?»

J’ai répondu que je voyais pas de quoi elle voulait parler, qu’on avait tous droit au logement, que ce n’était pas illégal pour les gens chanceux qui ont des papiers d’avoir un logement sur le sol français, même si dans les faits bien sûr, hein.

Elle m’a dit : non mais par exemple le mariage homosexuel.

J’ai dit que je voyais pas le rapport avec le droit au logement non plus.

Elle m’a dit ben vous voyez y a des choses plus importantes que le mariage pour les gens de même sexe, par exemple qu’on ait tous un toit.

Là je me suis aperçue de l’étendue de ma naïveté, de mon enthousiasme, de ma connerie. Ca aurait pu me rendre triste mais en ce moment je suis plutôt style énervée. Style petite racaille qui veut pas se détendre. Les gens commençaient à nous regarder. Alors j’ai respiré trois-quatre fois, en mode attends je vais vous expliquer la vie, j’ai haussé la voix pour qu’on nous regarde encore plus, et j’ai dit que oui que ce serait super qu’on ait tous un toit mais que les êtres humains n’avaient avant pas les mêmes droits et que maintenant si, en france, tout le monde peut se marier, qu’importe avec qui il ou elle couche, que la vie privée n’a pas à intervenir dans le droit au mariage, que c’est un état laïque, j’ai dit et d’abord moi je vous demande pas avec qui vous couchez avant de vous marier, elle m’a dit bah non, j’ai dit bah voilà bah les pédés et les gouines c’est pareil, ils couchent avec qui ils veulent et si ils veulent se marier maintenant ils peuvent et c’est très bien ça s’appelle la liberté et l’égalité, et si ils pouvaient adopter je serais ravie, et si tout le monde leur foutait la paix ça serait pas mal. Je parlais très fort, parce que je pouvais pas la frapper sinon j’allais encore finir chez les flics ce qui serait dommage, je sais la violence c’est naze mais avouez que ça fait toujours mal à la chatte quand les gens pensent comme des connards, et je lui ai dit que j’étais lesbienne, ce qui est faux, et que j’allais me marier, ce qui est également faux, et je criais de plus en plus fort, et elle prenait une voix de plus en plus douce, comme les Témoins de Jéhovah qui essaient de t’expliquer que t’as tort. Les gens se tournaient, maintenant. Ils se contorsionnaient sur notre siège pour voir. Ils enlevaient leurs écouteurs. Et puis elle a parlé de nazis, je voyais pas ce que les nazis avaient à voir là-dedans alors je lui ai demandé de répéter, elle m’a dit que j’étais une journaliste nazie ou un truc du genre, et le mec en face de moi, un petit jeune, a bondi. Il s’est levé et il a commencé à crier qu’elle était conne (une grosse conne, pour être précis). Un type derrière lui a dit de se calmer et qu’elle pensait ce qu’elle voulait, qu’on était en démocratie. J’ai dit qu’on était en démocratie et qu’elle pensait ce qu’elle voulait mais que c’était elle la nazie et que ces gens-là avaient manifesté dans la rue pour empêcher des gens de de se marier. Elle a dit que les chiffres étaient truqués, qu’il y avait vachement plus de monde dans les rues, qu’ils étaient plein, qu’il y avait même des homosexuels qui manifestaient parce qu’ils voulaient pas se marier. On l’a tous regardé en se disant intérieurement qu’elle était vraiment conne. Puis après quelques secondes de pause, ils ont recommencé à hurler. Tout à coup, j’en ai eu marre. C’est vrai quoi après tout je partais en vacances dans le sud de la France, le train avait cent quarante heures de retard, la clim ne fonctionnait plus, je me tapais une catho (cette espèce que je fuis depuis dix ans), et maintenant tout le monde criait.

J’ai mis mes écouteurs, personne n’en avait rien à foutre, ils s’époumonaient, ils étaient tout rouges, j’ai ramassé mes sacs, j’ai entendu quelques «c’est dégueulasse ce que vous dîtes» et «la nature fait que l’homme est attiré par la femme c’est tout», j’ai failli répondre un truc parce que là c’était quand même trop, et finalement non.

Je suis sortie du wagon, c’était la guerre là-dedans.


Régulièrement, le Post de 9h20 accueille d’autres auteurs.

S’il fallait absolument coller l’étiquette d’un métier sur le front d’Emmanuelle Fournier Lorentz, il y serait écrit “Journaliste indépendante.” Mais on ne saurait résumer à une activité, cette femme qui semble démarrer une nouvelle vie chaque jour de la semaine. D’ici à ce que “l’avenir de la presse” se rende compte qu’il a besoin de personnes comme elle pour survivre, Emmanuelle aura peut-être changé de boulot, mais elle continuera à écrire. Parce que si certains ont du talent, Emmanuelle est talentueuse. Là est toute la différence et voilà pourquoi, contrairement au journalisme, elle sera (pour sûr) encore là dans vingt ans.

Il arrive plein de trucs à Emmanuelle Fournier-Lorentz, du moins sur son blog. Et même si ce n’est pas le cas, elle trouve toujours une manière passionnante de raconter qu’elle s’emmerde. C’est peut-être ça “être talentueuse”.